Réforme du bac, classes bilangues, interdiction du portable… Que pensent les profs des décisions prises par le ministre de l’Education nationale ? La réponse en témoignages.

« Les réformes ne m’ont jamais appris le métier »

Isabelle, professeure des écoles en REP+ dans l’académie de Nantes et auteure du blog la pédagogie comme un chef 

« J’ai connu 16 ministres de l’Education nationale et autant, ou presque, de réformes. Tout cela pour faire ce que je fais depuis le début : apprendre à des élèves d’école primaire à lire, écrire, compter et vivre ensemble. Le ministre, monsieur Blanquer, veut, entre autres, transformer l’école maternelle. En mars 2018, auront lieu les assises de la maternelle, préparées par Boris Cyrulnik. Je remarque que tous les programmes concernant la maternelle ont été remodelés depuis 2012. Pour ma part, les réformes et divers programmes ne m’ont jamais appris le métier, n’ont jamais changé ma manière d’enseigner. J’ai cependant évolué dans ma pratique. J’ai d’abord « bidouillé » avec les manuels « tranquillisants », recommandés par l’Ecole Normale : j’ai compris en moins d’une semaine dans un CM2 que ces exercices préfabriqués, non seulement n’intéressaient pas les élèves mais les endormaient (et moi aussi). Nulle part dans les instructions officielles je n’ai trouvé de solutions, nul professeur à l’université ne m’a apporté d’expériences concrètes, encore moins les ministres. La seule mission du ministre qui porterait peut-être ses fruits,  pourrait être de s’occuper de la formation des enseignants. Le ministre peut proposer le meilleur texte pour l’école, peut équiper toutes les écoles de super ordinateurs dernier cri, ce ne sera que lettre morte sans un changement profond de pédagogie. De quoi ont besoin nos élèves ? De savoir pourquoi ils sont en classe. Pour cela, c’est simple : donner du sens aux apprentissages. Je suis convaincue qu’aider les enseignants dans leur travail, c’est d’abord donner, partager des recettes et des techniques éprouvées. Quel ministre aura le courage (l’honnêteté) de dire qu’il ne connaît rien à la classe, à la pédagogie ? Proposition sérieuse que je fais depuis 36 ans : les (futurs et l’actuel) ministres de l’Education nationale, conseillers des ministres, recteurs, inspecteurs d’académie ou encore professeurs d’ESPE font la classe (CP ou CM2 en REP +) pendant un an, avec un salaire de professeur des écoles. Après ce serait intéressant d’entendre leur discours. Bien sûr, l’expérience est à renouveler tous les 5 ans. »

« Je me fais toujours énormément de souci pour la survie de l’allemand »

Delphine, enseignante d’allemand en collège dans l’académie de Lyon :

« Lorsque le nouveau ministre de l’Education Nationale a pris ses fonctions, je savais que le retour des bilangues faisait partie de sa feuille de route. En tant que professeur d’allemand qui a vécu la suppression des bilangues et de l’option européenne en raison de la réforme « Collège 2016« , voyant mes heures d’enseignement divisées par deux,  je ne pouvais qu’accueillir favorablement cette idée, tout en m’interrogeant sur les conditions de ce possible retour… Et ce que je craignais s’est produit ! Avant, les bilangues avaient une dotation spécifique, garantie nationalement. Aujourd’hui, non, à chaque collège de voir comment il répartit ses moyens. Nous pouvons donc les réouvrir mais uniquement sur les moyens existants, c’est-à-dire en prenant sur la marge d’autonomie, celle qui sert à tout : groupes en français et maths, groupes en sciences… Mon chef d’établissement a fait le choix de la réouverture des classes bilangues en septembre 2018 tout en maintenant d’autres dispositifs… Mais cette décision peut être remise en cause chaque année. Cette disparition du cadre national des classes bilangues était le cœur de la réforme de Mme Vallaud-Belkacem et M. Blanquer poursuit dans cette logique. Je me fais donc toujours énormément de souci pour la survie de l’allemand et, plus globalement, pour l’égalité de l’offre éducative sur tout le territoire, principe qui avait guidé mon envie de devenir professeur. »

«Le ministre a montré un intérêt réel pour l’enseignement professionnel »

Marie-Anne, enseignante d’économie-gestion en lycée pro dans l’académie de Poitiers :

« Le ministère de l’Education nationale ne doit pas être le ministère le plus facile à gérer… Notre ministre n’est en place que depuis un peu plus de 8 mois. Je ne suis pas certaine qu’en si peu de temps, nous puissions impulser réellement des changements. J’espère ne pas choquer en affirmant que ce qui m’intéresse ce n’est pas tellement mon statut ni même la valorisation du travail des enseignants mais surtout, l’intérêt de mes élèves. Je suis réconfortée par une visite du ministre dans mon établissement, visite à laquelle je n’ai pas pu participer car j’étais convoquée à Poitiers. Mes collègues m’ont dit tout de même, qu’il avait montré un intérêt réel pour l’enseignement professionnel, pour nos élèves et leurs projets. Dans une interview récente sur France Inter, le ministre disait : « J’ai une ambition extrêmement forte pour l’enseignement professionnel« . C’est pour moi un signe considérable. Après on entend aussi que la volonté serait de transformer tout l’enseignement professionnel en voie d’apprentissage. Je ne sais pas si c’est la volonté du ministre mais pour moi c’est une terrible inquiétude… Autre problème : l’interdiction du portable. Je travaille avec des professeurs de collège absolument géniaux qui utilisent (à bon escient) en cours le portable des élèves. Je sens dans le discours de notre ministre une volonté de revenir à certains fondamentaux, ce qui est dommage… L’usage du numérique est pourtant une réelle plus-value dans notre enseignement. Dernier point : la réforme du baccalauréat. Selon moi, une réforme est nécessaire. J’apprécie l’idée d’un oral dans le sens où nous ne préparons pas assez nos élèves à cette oralité qui fera partie de leur vie professionnelle. Mais avant toute chose, arrêtons de dévaloriser ce bac ! Première bachelière de ma famille, j’ai encore en mémoire le bonheur de mes parents et la joie de mes élèves quand ils découvrent leurs noms sur la feuille devant le lycée. »

« J’espère que la réforme du bac n’aboutira pas à un appauvrissement de la philosophie »

Lucile, enseignante de philosophie en lycée dans l’académie de Toulouse :

« Quand le rapport Mathiot est sorti, je l’ai lu avec attention en m’intéressant particulièrement au sort de la philosophie. Celui-ci était assez flou, notamment sur le nombre d’heures allouées à chaque discipline. Il était par exemple évoqué un tronc commun de 12h, qui comprendrait 6 matières, mais pas la répartition de ces heures pour chaque matière. Selon le texte de réforme du bac, la philosophie ferait partie du tronc commun et deviendrait l’une des quatre épreuves obligatoires. L’inquiétude, que je partage avec beaucoup de collègues, c’est de la voir réduite à 2h et pour le seul niveau de terminale, puisqu’il n’est pas évoqué la possibilité d’étendre cet enseignement aux classes de seconde et de première. 2h hebdomadaires sur une seule année, pour faire découvrir une matière, en faire comprendre la méthode et préparer à un examen final, c’est très difficile et très insatisfaisant. C’est déjà ce qui se passe en séries technologiques et c’est déjà très frustrant avec ces classes, alors je m’inquiète de voir cela étendu aux autres classes. Dans le rapport Mathiot, la philosophie n’était pas proposée dans un des « menus de spécialités ». Ce que je regrettais évidemment. Toutefois, d’après la récente annonce, les élèves auront la possibilité d’opter pour la spécialité : « humanités, littérature et philosophie ». J’aurais aimé voir proposer aux élèves des associations que les séries actuelles ne permettent pas ou trop peu, comme l’association philo/bio, qu’il serait très intéressant d’approfondir sur des problématiques liées à l’éthique du vivant. J’espère vraiment que la réforme n’aboutira pas à un appauvrissement de la philosophie en terminale. Comme beaucoup de collègues, je m’inquiète pour mes heures, mais aussi pour les futurs élèves. La philosophie me semble essentielle pour former des citoyen-ne-s en devenir, et doit, à mon sens, être étudiée plus tôt, et associée à d’autres matières, notamment scientifiques, afin de permettre à nos élèves de mieux saisir les problématiques de notre monde actuel. »

Catégorie: Activités Nationales

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